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Vivre un IVG : Témoignages

Parler d’une IVG n’est jamais anodin. C’est un mot chargé, une expérience souvent vécue dans le silence, entre peur, soulagement, parfois culpabilité, et tout un tas d’émotions difficiles à mettre en mots. Ici, il ne s’agit ni de convaincre, ni de choquer. Juste de raconter. De poser des mots sur un vécu réel, humain, complexe. Parce que derrière les débats, les chiffres et les prises de position, il y a des histoires, des corps, des choix — et surtout des personnes.

Témoignage Anonyme

J’avais 22 ans et je sortais d’une période difficile où je n’étais plus scolarisée et je prenais des médicaments, dont on m’avait dit que les effets secondaires pouvaient être l’absence de règles. Je n’ai pas eu mes règles pendant une longue période et cela ne m’a donc pas alarmée. Je n’avais aucun autre symptôme qui aurait pu m’alerter sur une potentielle grossesse. Mon ventre était comme d’habitude, mes vêtements m’allaient, pas de nausée ou autre à signaler. C’était l’été et je suis partie faire une longue randonnée dans le Nord de l’Espagne, je dormais dans des auberges.

 Une fois, après une journée de 30 kilomètres, je me suis jetée sur mon lit et j’ai eu d’un coup, l’intuition immédiate, presque divine, que j’étais enceinte. J’avais senti une sorte de bulle anormale dans mon bas-ventre. J’ai fait un test, j’étais effectivement enceinte. Prise de panique, j’appelle ma mère qui m’a directement soutenue et m’a dit de trouver un moyen de savoir à combien de semaines j’étais, puis qu’il fallait que je rentre en France. Avec une amie rencontrée sur la route, nous sommes allées aux urgences gynécologiques et il n’y avait personne dans cette petite ville espagnole, où nous avions déjà la chance d’avoir un hôpital. 

Je suis tombée sur une obstétricienne certainement catholique (car cette région avait une tradition catholique très ancrée) qui paraissait juger ma personne et mes émotions. Elle était avec un jeune interne. Pendant l’échographie, elle m’a dit que j’étais enceinte de 21 semaines sans me demander mon avis, a montré le coeur et a dit le sexe du foetus à son interne. Je comprenais parfaitement l’espagnol et puis ce n’était pas très compliqué à comprendre. C’était invraisemblable. Ensuite elle m’a donné les échographies sans enveloppe et m’a dit qu’il n’y avait pas de moyen de se faire avorter. Sous le choc, j’ai pris l’avion et je suis rentrée en France. 

Avec ma mère nous avons appelé le Planning familial français, et heureusement car ces personnes bienveillantes et rassurantes, m’ont dit qu’en effet les délais étaient dépassés presque partout en Europe sauf dans une clinique qui faisait les IVG jusqu’à 22 semaines, à Barcelone. L’obstétricienne m’avait donc menti par omission. Je me suis donc retrouvée à prendre le train le lendemain à 6h pour arriver là-bas, ils m’avaient dit qu’ils avaient un rdv de disponible dans la matinée, sinon il aurait fallu attendre et au vu de la situation mon IVG aurait été illégale et j’aurais dû garder l’enfant, ou le faire naître sous X. 

Arrivée à bon port, je me suis retrouvée dans une clinique très girly et artificielle (couvertures léopard, fontaine bouddha, mobilier rose bonbon), qui pratiquait également des chirurgies esthétiques, ce qui n’était pas très rassurant. J’ai dû passer un entretien avec un psychiatre qui n’allait pas dans mon sens et questionnait mon rapport à la réalité et à mon libre-arbitre au vu des médicaments que je prenais, ce qui est basiquement de la psychophobie (et pour un psychiatre, c’est quand même un comble). Il m’a même demandé pourquoi je n’en avais pas parlé au père de l’enfant (avec qui j’avais eu une mini histoire qui n’avait aucune valeur à mes yeux). J’ai dormi dans un hôtel la veille du jour-j, car ma mère n’avait pas eu de place dans le train. Elle arriverait donc après l’opération. Le soir, mon ventre avait triplé de volume, car j’avais enfin réalisé ce que je portais en moi et mon corps me l’a soudain révélé après l’avoir caché pendant tout ce temps. 

Le lendemain, j’ai pris un médicament qui a déclenché des contractions, qui est la pire douleur du monde, et on m’a mise sous morphine. Ensuite, aucun souvenir, je me suis réveillée sous la couverture léopard avec un jus d’ananas, ma mère attendait dans la salle d’attente et tout était fini. Je suis allée au restaurant avec elle pour “fêter” ça après être allée voir la galerie de mon peintre préféré à Barcelone, toujours shooté des médicaments de l’opération. L’été finissait. 

Quelques mois plus tard, comme si la prise de conscience avait été tardive, j’ai eu un gros down et quelques complications émotionnelles. Chacune a son expérience de l’IVG et il n’est absolument pas obligatoire de ressentir de la tristesse après coup, mais le regard social nous impose une forme de culpabilité, et après mon déni de grossesse et les violences obstétriciennes que j’ai vécues, ça a été très difficile de la supporter. Mais je m’en suis sortie et tout va mieux pour moi maintenant. 

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Témoignage d'Anaïs, la rédactrice en cheffe

J’avais 21 ans, lorsque je commençais à peine un stage et cela faisait environ 3 semaines que mes règles étaient en retard. J’étais célibataire, je couchais régulièrement avec un mec, je vivais clairement d’amour et d’eau fraiche. Je ne pensais jamais que cela pourrait m’arriver. Tout le long du mois, je ne me sentais pas forcément à ma place et mes amis m’avaient fait la remarque. Quelque chose n’allait pas. Le temps passe et je commence à m’inquiéter mais entre-temps je faisais la fête, je rencontrais des mecs et j’aimais ma vie. 

Comme toutes les fin d’années, je prends rendez-vous chez mon gynécologue pour mon check annuel. Je me rappelle d’avoir stressé dans la salle d’attente. Je lui explique ma situation, et il me dit de ne pas paniquer, qu’on allait regarder ça ensemble. C’était l’époque où on devait porter les masques dans les espaces médicaux.  Il me regarde et m’annonce que je suis enceinte. Comme il avait le masque, je croyais que c’était une blague mais je réalise que c’était réel. Tout s’écroule. Je n’arrive plus à respirer, j’ai peur, j’angoisse. 

Je n’avais jamais pensé que ça allait devenir ma réalité pour quelques jours. Il me propose d’appeler ma mère et lui annonce car je n’arrivais même plus à parler. Ma mère me rassure. Je ne la remercierai jamais assez pour son soutien. J’en serai toujours reconnaissante. J’avais peur d’en parler, je ne voulais le dire à personne. J’avais honte et je ne voulais pas qu’on me juge. 

Bien évidemment, c’était le weekend donc c’était impossible de commencer la procédure. La boule au ventre, il fallait que je fasse semblant que tout allait bien car j’avais un déjeuner de famille. Je ne me suis jamais sentie aussi mal. Tout s’écroulait .Toute ma vie je m’étais dite que j’aurais un enfant, que c’était la lignée. Tout d’un coup ça ne l’était plus. La seule chose que je voulais c’était qu’on m’enlève ce truc et que je puisse reprendre le cours de ma vie. Je me suis rendu à la clinique des Bleuets qui par le plus grand hasard était juste en face de chez moi.  Je ne remercierai jamais assez les aides soignantes des Bleuets pour leur bienveillance et gentillesse. 

Il fallait passer par quelques étapes avant le jour J : Pour commencer, j’ai eu rendez-vous avec une psychologue afin de lui parler de ma situation, de comment je me sentais, c’était un moment très émotionnel et dur. Il fallait faire des prises de sang (j’ai dû en faire plusieurs car je ne connaissais pas mon groupe sanguin) et ensuite prendre la première pilule pour bloquer la grossesse. J’ai donc décidé de faire l’IVG médicamenteuse. Je ne voulais absolument pas faire l’opération car sinon il fallait que j’attende un peu plus. C’était hors de question. Pour aller à la clinique, j’avais mis une robe longue qui moulait un peu mes formes. Je me suis mise à rentrer mon ventre par peur qu’on me juge. Et la pour la première fois, je vois plein d’autres femmes qui étaient dans la même situation. Je n’étais pas seule. Nous étions 4 dans la salle, j’ai regardé ma mère, j’ai regardé la pilule, j’ai eu une minute d’attente et je l’ai prise. C’était une pilule comme une autre. Sauf qu’elle allait enfin m’enlever ce “truc”. Je me rappellerais toujours du soulagement que j’ai ressenti après avoir pris la première pilule. 

Le lendemain, je sentais les contractions, c’était la pire douleur. Je ne me suis jamais sentie aussi triste, vide et faible de ma vie. Mais plus que tout j’étais courageuse. J’ai passé la journée à regarder ma série préférée et j’ai aussi prévenu le mec le jour J. J’ai fondu en larmes et en même temps je me sentais soulagée. Je voulais juste reprendre le cours de ma vie mais j’ai vite réalisé que je m’étais punie et qu’il fallait que je pense à moi. J’ai laissé mon corps respirer pendant un mois et j’ai mis ma vie en pause. C’était long et éprouvant. J’en suis ressortie plus forte. Comme je le dis toujours c’était un mal pour un bien. Certes je n’aurais pas souhaité vivre l’expérience mais ça m’a beaucoup appris sur moi-même, mon corps et ce dont j’étais capable. N’oubliez pas que chacun vit son IVG différemment et que quoi qu’il arrive il ne faut absolument pas culpabiliser. Vous n’êtes pas seules.